mardi 27 mai 2014

Pessoa - Le livre de l'intranquillité

"Aujourd’hui, au cours de l’une de ces rêveries sans but ni dignité qui constituent une bonne partie de la substance spirituelle de ma vie, je me suis imaginé libéré à tout jamais de la rue des Douradores, du patron Vasquès, du comptable Moreira et des employés au grand complet, du coursier, du groom et du chat. J’éprouvai en rêve cette libération, comme si toutes les mers du Sud m’avaient offert des îles merveilleuses à découvrir. À moi le repos, l’épanouissement dans l’art, l’accomplissement intellectuel de tout mon être. Mais soudain, et dans le décours même de cette rêverie - qui se déroulait dans un café, durant la modeste pause déjeuner -, voici qu’une impression de malaise vint s’attaquer à mon rêve : je sentis que j’aurais de la peine. Oui, je le dis en un mot comme en cent : j’aurais de la peine. Le patron Vasquès, le comptable Moreira, le caissier Borges, tous les braves garçons qui m’entourent, le petit groom si joyeux qui porte le courrier à la boite, le coursier à tout faire et le chat si affectueux - tout cela est devenu une partie de ma vie; je ne pourrais l’abandonner sans pleurer, sans comprendre que ce petit monde, si mauvais qu’il m’ait paru, était une partie de moi-même et qu’elle demeurait avec eux; que me séparer d’eux, ce serait déjà comme la moitié et l’image de la mort."

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